Peut-on rire de tout ? (peut-on tout dire ?)
Tout le monde connaît la célèbre et perspicace citation de l'humoriste Pierre Desproges : « On peut rire de tout mais pas avec n'importe qui».
En effet, dans l'absolu et si on suit la logique de notre constitution et des valeurs formelles censées représenter notre démocratie, on doit pouvoir rire de tout. Pourtant, bon nombre de sujets restent tabous et à tort... La censure existe encore et si elle peut parfois sembler nécessaire (propos extrémistes...) elle n'en est pas plus légitime.
Je prendrais donc le point de vue de Noam Chomsky qui – selon moi – est le plus lucide de tous face à cette question.
Il nous dit : « Si l'on ne croit pas à la liberté d'expression pour les gens qu'on méprise, on n'y croit pas du tout. »
On dépasse un peu la question de départ, cependant ne tombons pas dans la (trop) simple catégorisation, l'humoriste est bien souvent un agitateur politique, un partisan du débat publique (Stéphane Guillon, Dieudonné, Coluche, Les guignols, Groland …) et il ne se cantonne pas au simple fait de faire rire. (Je prendrais ici la citation d'un artiste controversé et peut-être un peu trop grossier au goût de certains amateurs d'humour fin et raffiné ; « Il vaut mieux en rire que s'en foutre » [Didier Super])
Je dis tout simplement que les idées les plus odieuses, qu'elles soient publiques ou privées, finissent par circuler. Je ne parle pas de légitimer de tels propos, je parle de liberté d'expression, libre ensuite au corps social et/ou judiciaire de sanctionner (même si ceux qui sanctionnent sont parfois inquiétés par des propos qui les touchent directement et agissent en conséquence de manière arbitraire). Il faut pouvoir connaître les idées les plus extrêmes pour mieux les combattre. Si on ignore une pensée, on ignore une partie de la société. Si on ignore une partie de la société, on ne peut percevoir la réalité sociale. On contourne le problème. Cependant si les idées les plus odieuses sont libres d'être exprimées, elles peuvent trouver un auditoire crédule et recruter de nouveaux individus porteurs d'un message de haine (ou autre...). Ce dernier argument est-il valable pour justifier la censure ?
"L'Etat n'a pas le droit de déterminer la vérité, ni de l'imposer. Je ne lui donnerai pas ce droit.(...)
La Liberté de parole vaut pour TOUTES les opinions.(...) Si vous croyez vraiment à la liberté de parole, vous autorisez l'expression d'opinions odieuses. Sinon vous êtes contre la liberté de parole. " [Noam Chomsky]
Exemple schématique : Je méprise le racisme et l'intolérance. Si j'interdis de parler les racistes, comment les combattre ? Les batailles d'idéologies se gagnent par la rhétorique et la dialectique. Le risque avec la censure, c'est de trop censurer, de trop aseptisé (selon moi nous vivons cette époque) et d'arriver à un mode de pensée trop uniformisé...
L'équilibre serait de pouvoir condamner sans censurer. Mais la condamnation n'est-elle pas une forme de censure ?
Le réel problème est que la censure est rarement objective et qu'elle dépend des autorités compétentes qui l'utilisent. Par exemple, le fait de taxer ''d'antisémitisme'' tout ce qui est critique envers Israël est une censure grave. Pour ma part, la politique d'Israël et de ses alliés me semblent intolérable et j'ai en même temps le plus profond respect pour le peuple juif dont Israël n'est pas le représentant selon moi (On reparlera certainement de ce cas particulier dans un prochain article). D'un autre côté les mouvements neo-nazis me répugnent au plus haut point et doivent être sévèrement réprimés.
Un bilan contrasté donc... j'opterais cependant pour une liberté d'expression quasi illimitée ajustée par une justice efficace et non arbitraire. (J'espère que les lecteurs de cet article ne comprendront pas ici que je tolère les propos extrémistes (encore faut-il définir la limite du tolérable et de l'intolérable qui résulte d'un jugement moral), je suis moi-même le premier à m'y opposer et si je peux le faire c'est que j'en ai pris connaissance parce-qu'ils étaient visibles dans la sphère publique et donc contestables). Je n'ai malheureusement pas la formule magique pour trouver le parfait équilibre. Et vous ?
Article 19 de la déclaration des droits de l'Homme :
« Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »
Article 10 de la convention européenne des droits de l'Homme :
« Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n'empêche pas les États de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d'autorisations. »
Le truc en plus pour la réflexion :