Internet : une fausse démocratisation ?
Je me baserais ici sur un texte très bien rédigé de Thierry Vedel (politologue/chercheur CNRS) intitulé : « La citoyenneté et ses conditions d'expression, Internet et ses usages citoyens ».
On pourrait penser que la toile est un lieu formidable, donnant accès à de multiples informations, permettant d'échanger démocratiquement, sans intermédiaires comme la presse pour mal retranscrire nos propos, un lieu permettant une citoyenneté alternative à l'heure où la politique est délaissée par tout une partie de la population. Cette croyance est en partie vraie mais à relativiser....
Internet fournit bien de nouveaux outils qui mettent à disposition une importante quantité de données. On peut donc consulter des informations sans intermédiaires . Les autorités politiques ne sont pas censées pouvoir altérer les données, c'est au citoyen de trouver ses propres sources et de les interpréter lui-même. Internet c'est également une pluralité de points de vue, il peut éviter l'ethnocentrisme et permettre un débat politique plus démocratique et plus représentatif. Internet c'est aussi une plus grande visibilité des affaires publiques : un citoyen mieux informé qui maîtrise à la fois l'information, l'action publique, ses droits et devoirs de citoyen...
Oui internet permet bien tout cela dans l'idéal mais il y a réel décalage entre nos croyance et la réalité.
Tout d'abord, les récentes études sociologues ont prouvé que les forums étaient souvent fréquentés par des individus
d'un même milieu social. Ils ne font que conforter "les opinions et où s'échangent des points de vu relativement similaires aux leurs […] Les forums ne reflètent qu'imparfaitement l'ensemble des opinions […] et tendent à surreprésenter certaines catégories. » (cf. La citoyenneté et ses conditions d'expression, Internet et ses usages citoyens).
Il en est de même, je pense, pour nos blogs. De plus les messages déposés ne garantissent pas forcément le débat où se confrontent réellement les idées. Les sites qui proposent des débats aux enjeux importants ont souvent un discours et un langage particulier qui – pour reprendre une analyse bourdieusienne – se distinguent du langage populaire et de leur perception de la politique. La politique reste donc ''chasse gardée '' des élites.
Un autre problème vient se poser ; celui de l'information massive disponible sur la toile. Il est impossible de tout lire, de tout classer, de tout évaluer, de tout comparer et de tout comprendre. « Le citoyen informé a besoin d'information mais aussi d'information sur l'information» (Sartori,1987) . Ce qui devait être utile pour le citoyen finit par brouiller son interprétation, si bien qu'il ne sait plus quoi choisir et – au pire – provoque la confusion et le croisement de sources inégales. Alors que le citoyen est un « animal politique » , il ne cherche pas à accumuler l'information mais à la filtrer pour se baser seulement sur un petit nombre d'éléments. La masse conséquente d'information sur la toile semble donc être presque inutile puisque seulement une part infime de celle-ci sera exploitée par l'internaute.Finalement ce sont les individus les plus impliquées politiquement qui consultent le plus les informations politiques. La citoyenneté active concerne donc la même part de la population que dans la réalité.
Comme nous l'avons vu précédemment, internet propose de nouveaux outils de communication mais ces derniers sont souvent utilisés par des individus d'un même milieu social. Tel site sera un point de référence pour les cadres et professions intellectuels supérieurs tandis qu'un autre sera visité par les ouvriers (par exemple). Internet ne ferait-il que reproduire de manière dématérialisée (ou numériquement) les divers champs de l'espace social ?
« ...l'internet tend à reproduire les rapports de force existants : dans toutes les démocraties industrialisées, les partis politiques les plus importants sont davantage présents en ligne que les informations minoritaires ou marginales » (Norris,2001)
Finalement, internet ne semble pas avoir révolutionné la citoyenneté et il ne fait que reproduire les anciennes pratiques politiques. On peut même se demander si l'idée selon laquelle internet permettrait une revalorisation de la participation citoyenne, ne serait pas à l'origine des classes sociales les plus politisées (militants, politiciens...). En effet, l'espoir utopique selon lequel le peuple dans son ensemble est souverain est une idée type des grands mouvements sociaux impulsés par le militantisme (généralement de gauche). On peut entendre aussi ce genre de discours à droite, récemment avec le Président Nicolas Sarkozy qui au lendemain de son élection se définissait comme le président de tous les français (il invoque l'idée selon laquelle un président est au service du peuple dans son ensemble et peut répondre à toutes ses préoccupations.) . Toutefois on ne peut pas nier l'utilité d'internet, il s'agit là d'un outil intéressant, où la liberté d'expression est revalorisée et qui propose une importante quantité de données brutes. Mais encore faut-il savoir les trier et les analyser. On peut dire que le web a un fort potentiel citoyen encore mal exploité.
ps : à propos d'internet et de démocratie, je vous invite à lire l'article suivant (http://about.over-blog.com/article-overblog-defend-votre-droit-a-l-anonymat-51087591.html), puisqu'un député a récemment proposé d'interdire l'anonymat sur les blogs... décidément... sale temps pour la liberté d'expression !